L'assimilation du Jules Verne
Par Aurelien Fayet le 18 mars 2011, 15:41 - Convitto Nazionale (Rome) - Lien permanent
Je reprends la plume (ou plutôt le clavier) après plusieurs semaines de silence. L'une des raisons qui m'ont involontairement écarté du blog (outre les vacances, les conseils de classe, etc) c'est sans doute que je me perçois de moins en moins comme un prof français expatrié en Italie (donc comme un "Jules Verne") et de plus en plus comme un prof lambda intégré dans l'équipe pédagogique de mon lycée.
Après les phases découverte et rébellion, je suis entré dans la troisième phase : normalisation. J'ai en effet intégré les pratiques et les règles de fonctionnement de mon lycée italien avec ses forces et ses faiblesses. J'ai pris mes petites habitudes comme celle du cappuccino/cornetto avant d'aller en cours le matin, j'ai sympathisé avec mes collègues italiens avec qui les sujets de conversation ne portent plus (ou plus seulement) sur les différences entre France et Italie mais tout simplement sur les problèmes concrets avec les classes (comment ça se passe pour toi avec untel ? quelle est ta moyenne avec cette classe ? etc. ) ou sur la vie en général (où manger une bonne pizza ?, problème crucial derrière la réforme des lycées !). Les conseils de classe s'enchaînent (9 dans mon cas, c'est un record dont je me passerais bien !), les cours se suivent et on avance avec toujours cette même lancinante question qui taraude de pars et d'autre des Alpes : vais-je boucler mon programme ???
Evidemment, cela ne m'empêche pas de chercher à maintenir une posture analytique sur mes nouvelles pratiques. Et là, bonne surprise, le programme Jules Verne porte vraiment ses fruits car la rencontre interculturelle m'amène à remettre en cause mes habitudes pédagogiques et j'espère bien revenir en France avec un peu de didactique italienne dans mes bagages. Je dois avouer qu'en arrivant, j'étais plutôt dubitatif quant à la didactique italienne de l'histoire qui, pour résumer, est essentiellement fondée sur une compilation de connaissances. Il suffit d'ouvrir un manuel italien pour s'en convaincre : peu de documents, beaucoup de texte d'un niveau équivalent à un manuel de premier cycle universitaire français. C'est du lourd ! Je m'imaginais avec ce type de manuel en France et je voyais déjà ma tête promenée au bout d'une pique par des élèves furibards ! A l'inverse, l'acquisition de méthodes, ce que l'on appelle des compétences, est plutôt secondaire : pas de travail sur documents, pas d'esprit de synthèse, pas (ou peu) de structuration de l'argumentation qui font les charmes et les délices de la méthodologie française (d'ailleurs ça fait bien marrer mes élèves "la méthodologie", typiquement français ça ! On est cartésien ou on ne l'est pas !). Or, en voyant le niveau d'exigences de contenus des cours italiens, je me rends compte que ce que l'on gagne en termes de compétences, on le perd sur le terrain des connaissances. Or, tous les profs français que j'ai rencontrés en Italie sont unanimes là dessus : les élèves italiens ont une culture générale supérieure à celle des jeunes français. Or, comment manier des compétences sans connaissances, comment analyser un document sans culture générale ? (les regards se tournent vers la paraphrase, mal endémique !). D'ailleurs, mes meilleurs élèves ici, ceux qui ont intégré le plus rapidement les nouvelles méthodes liées à l'Esabac (la capacité d'adaptation est assez incroyable je dois dire !), ont je pense atteint voire dépassé le niveau de mes meilleurs élèves français. Donc c'est décidé, quand je reviendrai en France, je réhabiliterai la place du manuel dans l'apprentissage, la nécessité du "par coeur" qui fixe les savoirs associés au toujours indispensable travail méthodologique. Bref je ferai un cours franco-italien ! Appelez-moi Giulio Verne !