Savoir composer un discours
Par Camille Hémard (lycée Rousseau Sarcelles 95) le 06 mars 2012, 20:58 - La rhétorique - Lien permanent
Vademecum : préparer et prononcer un discours selon les Anciens
Un discours oratoire ne s'improvise pas, même si un bon orateur ne doit pas lire ou réciter mécaniquement son discours.
L'orateur prépare longuement le contenu de son discours (inventio). Puis il le construit en oragnisant ses idées (dispositio). Enfin il s'entraîne à le mémoriser (memoria ), à le prononcer avec naturel (elocutio) et à mettre le ton et les gestes (actio).
“Cumque esset omnis oratoris uis ac facultas in quinque partis distributa, ut deberet reperire primum quid diceret, deinde inuenta non solum ordine, sed etiam momento quodam atque iudicio dispensare atque componere; tum ea denique uestire atque ornare oratione; post memoria saepire; ad extremum agere cum dignitate ac uenustate.“
“Tout l'art de la rhétorique se divise en cinq parties; que l'orateur doit d'abord trouver les matériaux de son discours, puis les ranger, non seulement dans un ordre convenable, mais les distribuer avec sagesse, de manière à leur donner plus de force; les embellir des ornements de style; ensuite les imprimer fortement dans sa mémoire; enfin, les débiter avec grâce et avec noblesse.“
Cicéron, Orator, XXXI-142 (texte et traduction en ligne, source : itinera electronica)
Suivons-en les étapes !
1° La préparation (inuentio)
Il s’agit de trouver ce qu’on dira. C’est la préparation du contenu des arguments.
2° L'organisation des idées (dispositio)
« Que reste t il en effet maintenant, qui soit du domaine de la technique, sinon d’introduire son discours par
un exorde dans lequel on se concilie son auditoire, ou on éveille son attention, ou on le dispose à se laisser
instruire ; d’exposer les faits, brièvement et d’une manière plausible et clairement, pour qu’on puisse
comprendre de quoi il s’agit ; d’étayer sa thèse et de démolir celle de l’adversaire et pour cela de procéder
non dans le désordre, mais en donnant à chacun des points de son argumentation la forme d’un
raisonnement, de manière que la conclusion résulte logiquement des prémisses qu’on a posées, en vue
d’établir chaque point ; enfin de conclure le tout par une péroraison qui enflamme ou qui éteigne la
passion ? » (Cicéron, L’orateur, XXXV, 122)
Cicéron distingue quatre parties essentielles du discours :
1. l'introduction, appelée exorde (exordium) est destinée à présenter le problème. Elle débute toujours par une phrase destinée à piquer l'attention du public. Il s'agit d'être sûr d'éveiller son attention et, autant que possible, le rendre bienveillant pour sa thèse!
2. l'exposé des faits (narratio) : annonce du sujet en indiquant sous quel angle on va le traiter, et annoncer le plan du discours.
3. l'argumentation :
- présente les arguments en faveur de la thèse défendue (confirmatio)
- démontre pourquoi l’adversaire a tort (refutatio)
4. la conclusion, appelée péroraison (peroratio) : C'est la touche finale ! L'orateur récapitule les points essentiels que l'auditeur doit garder en mémoire. C'est le moment où règne l'émotion.
3° L’ elocutio
Ce point essentiel de l’art oratoir répond à quelques règles : parler avec clarté, sans faire d’erreur de langage, avec élégance, et respecter les convenances (ne jamais ridiculiser un personnage public ouvertement ou ne pas utiliser un registre de langue inadapté à la situation).
Si ces règles ne sont pas respectées, l’orateur sera discrédité.
4°La memoria
Il s’agit du travail de mémorisation du discours. Un bon orateur parler quasiment sans note sous les yeux ! Attention, il ne doit pas, non, plus, réciter son discours par coeur. En effet, le discours manquera de vie. En fait, l’orateur doit faire semblant d’hésiter, de chercher ses idées…pour mieux préparer ses effets et captiver son public. C’est l’art du suspense.
5° L’actio
Elle correspond à la maîtrise des techniques oratoires en public : diction, gestes, place de la toge… Tout cela est codifié et très précis. C‘est comme si l’orateur devenait comédien.
« L‘orateur réglera aussi ses mouvements, de manière à n'avoir rien d'excessif dans son action. Il tiendra le corps droit et élevé. Il pourra, mais bien rarement, faire quelques pas. Il évitera de courir dans la tribune. Il ne penchera pas la tête nonchalamment ; il ne gesticulera pas avec les doigts ; il ne s'en servira pas pour battre la mesure. Quant aux mouvements du corps même, il mettra encore plus de soin à les régler ; même en se penchant, il conservera la dignité de l'action. Il étendra le bras s'il parle avec force ; il le ramènera s'il prend un ton plus doux. C'est le visage qui, après la voix, seconde le mieux l'action. Quelle grâce et quelle dignité n'y ajoute-t-il pas ? Mais il faut éviter l'affectation, les grimaces. Il faut aussi régler avec soin les mouvements des yeux ; car si le visage est le miroir de l'âme, les yeux en sont les interprètes : ils exprimeront la joie ou la tristesse, selon la nature du sujet.»
Cicéron, L’orateur, XVIII.
Vous voilà prêt à décrypter les postures des hommes politiques quand ils prononcent un discours !