Kant et le jugement de goût (CASTELLI R.)
Par CASTELLI le 08 novembre 2008, 14:59 - CASTELLI Remy - Lien permanent
Kant et le goût
Lorsqu'il s'agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme qu'un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien disant : "Le vin des Canaries est agréable", il admettra volontiers qu'un autre corrige l'expression et lui rappelle qu'il doit dire : cela m'est agréable. Il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour tout ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à cordeC'est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l'adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion, parce qu'il a constaté maintes fois que leur jugement s'accordait avec le sien. Il les blâme s'ils jugent autrement et leur dénie un goût, qu'ils devraient cependant posséder d'après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : "À chacun son goût". Cela reviendrait à dire : le goût n'existe pas, il n'existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l'assentiment de tous" Analytique du beau.
“Des goûts et des couleurs on ne discute pas”
“Des goûts et
des couleurs on ne discute pas” entend-on souvent, ce qui voudrait dire que le
jugement de goût est tout entier livré à l’arbitraire de chacun, et ce qui, au
fond, reléguerait l’appréciation esthétique au même rang que le goût en matière
de cuisine. Tout comme chacun est libre de préférer le couscous au cassoulet
(et vice versa), il n’y aurait qu’une différence subjective entre Bach et le
dernier des Boys Band.
N’y a-t-il donc rien de beau en soi, aucun critère universel du
goût, aucune hiérarchie qui puisse nous permettre de faire la part entre les
différentes évaluation subjectives?
Dans les civilisations du passé, on croyait à des critères
objectifs de beauté parce que l’art y avait pour fonction de refléter un ordre
cosmique indépendant des hommes et parfait. Autrement dit quand l’art était
sacré (“hiéros” en grec) il y avait une hiérarchie des valeurs esthétiques.
L’art n’a plus cette fonction dans notre civilisation où la science a
désenchanté le monde, et où nous accordons plus d’importance aux complexités de
la vie psychologique des individus qu’aux rapports harmonieux dans le cosmos.
Il n’y a pas de critères esthétiques objectifs et universels, c’est à dire
relevant de l’univers lui-même: l’univers n’est ni beau ni laid, il est. Aucune
connaissance scientifique ne pourra jamais porter sur ces qualités qui ne se
rapportent pas aux choses, mais à celui qui en fait l’expérience. Privés de
sacré et de sublime, sommes-nous irrémédiablement voués à la platitude, au
nivellement par le bas de la culture de masse?
CASTELLI ,SAUVAGE
Peut-être que s’il n’y a
pas de critères objectifs et universels du goût, il n’en reste pas moins qu’il
y a une différence subjective certes, mais universelle entre ceux qui ont du
goût et acceptent d’en parler, et ceux qui n’en ont pas (et refusent d’en
parler). Sur quoi repose cette différence? Peut-être que ce que l’on peut
appeler avoir du goût est une disposition acquise, une capacité de
contemplation désintéressée, une volonté attentive et patiente de s’ouvrir et
de se rendre disponible au beau sous toutes ses formes. Alors que le mauvais
goût serait la propension à céder aux attraits flatteurs et faciles de
l’agréable et de s’en contenter.
Ainsi, s’il peut paraître stérile de discuter de la supériorité
d’un goût (ou même d’une culture) par rapport à un autre, il est bien légitime
de nous demander avant toute chose si, oui ou non, le goût s’éduque.
Qu’en pensez-vous ?
Lorsque quelqu'un ne trouve pas beau un édifice, un paysage ou un poème, cent avis qui au contraire les apprécient ne lui imposeront pas intérieurement un assentiment. Bien entendu, il peut faire' comme si la chose lui plaisait afin de ne pas passer pour manquer de goût ; il peut même commencer à douter d'avoir assez formé son goût par la connaissance d'un nombre suffisant d'objets d'un certain type (comme quelqu'un qui, de loin, s'imaginant reconnaître une forêt, tandis que d'autres v voient une ville, doutera du jugement de sa propre vue). Il lui apparaîtra néanmoins très clairement que l'assentiment d'autrui ne fournit pas le moindre argument probant lorsqu'il s'agit de juger de la beauté ; que d'autres peuvent bien voir et observer pour lui, et que ce que beaucoup ont vu de la même manière peut constituer pour lui, qui croit avoir vu les choses autrement, un argument probant suffisant pour former un jugement théorique et donc logique ; jamais pourtant ce qui a plu à d'autres ne peut servir de fondement à jugement esthétique. Le jugement d'autrui qui désapprouve le nôtre peut certes à bon droit nous faire douter, mais jamais nous persuader que nous avions tort. Il n'existe donc aucun argument probant d'ordre empirique qui puisse imposer un jugement de goût à quelqu'un.
