La justice est un concept et un principe philosophico-moral
reposant sur le respect
du Droit
et de l’équité
comme fondement de la vie sociale et de la civilisation.
En morale,
la justice désigne plus particulièrement l'observation du respect et de
l’équité à l’égard d'autrui,
supposées innées
dans la conscience humaine :
il y aurait en chaque être humain un « sens de la justice »
qui le rendrait apte à évaluer et juger les décisions et les actions, pour
lui-même et pour autrui.
L’égalité n’a rien à voir avec l’équité :
On a souvent tendance à confondre égalité et équité. Cela arrange pas mal d’élus ou de candidats. Cela ne complique pas trop le travail de réflexion des journalistes. Des économistes de supermarchés, Thomas Piketty par exemple, tentent de proposer au parti socialiste de construire l’ensemble de son projet électoral autour de "la lutte contre les inégalités". Pourtant, les inégalités ne sont pas automatiquement inéquitables. Et par conséquent toute inégalité n’est pas à combattre. Parfois même une inégalité sera parfaitement légitime.
Aristote et la justice :
Puisque l'injuste ne respecte pas l'égalité et que 1injuste se confond avec l'inégalité, il est évident qu'il y a une juste mesure relativement à l'inégalité. Cette juste moyenne, c'est l'égalité. Dans les actes qui comportent le plus et le moins, il y a place pour une juste moyenne. Si donc l'injuste, c'est l'inégal, le juste est l'égal. Pas besoin de raisonnement pour que tous s'en aperçoivent.
Or, puisque l'égal consiste dans une juste moyenne, il pourra en être ainsi du juste. L’égal suppose au moins deux termes. Il faut donc que le juste, qui est à la fois moyenne et égalité, ait rapport à la fois à un objet et à plusieurs personnes. Dans la mesure où il est juste moyenne, il suppose quelques termes : le plus et le moins, dans la mesure où il est égalité : deux personnes; dans la mesure où il est juste : des personnes d'un certain genre. Nécessairement, le juste implique au moins quatre éléments. Pour qu'il se réalise, il faut deux personnes et deux objets par rapport auxquels il existe. Il en sera de même de l'égalité, si l'on examine les personnes et les choses. Le rapport qui existe entre les objets se retrouvera entre les personnes. Si les personnes ne sont pas égales, elles n'obtiendront pas l'égalité dans la façon dont elles seront traitées.
De là viennent les disputes et les contestations, quand des personnes sur le pied d'égalité n'obtiennent pas des parts égales, ou quand des personnes, sur le pied d'inégalité, ont et obtiennent un traitement égal. Ajoutons que la chose est claire si l'on envisage l'ordre de mérite des parties prenantes. En ce qui concerne les partages, tout le monde est d'accord qu'ils doivent se faire selon le mérite de chacun; toutefois, on ne s'accorde pas communément sur la nature de ce mérite, les démocrates le plaçant dans la liberté, les oligarques dans la richesse ou la naissance, les aristocrates dans la vertu.
L’idée de justice, qu’il ne faut
pas confondre avec l’institution du même nom, est la valeur fondamentale de la
régulation des échanges et des rapports entre les citoyens dans la cité : la
justice est la norme qui rend possible la mise en œuvre de règles qui
garantissent l’ordre public dans le respect du bien commun et des droits de
chacun. Mais du même coup sa définition est délicate, car ces trois objectifs
ne sont pas nécessairement, ni facilement, compatibles : l’ordre public suppose
une inégalité de pouvoir, l’inégalité entre les dirigeants et les dirigés, qui
l’instaure et le garantisse en le faisant respecter au besoin par la force; le
bien commun suppose que les intérêts de tous soient également respectés par des
lois universelles de réciprocité et de solidarité selon la règle de l’égalité.
On voit donc que l’idée de justice est tiraillée entre deux exigences qui
peuvent apparaître contradictoires :
· Celle d’établir l’égalité des droits et des avantages, au nom de sa dimension
universelle ; une justice discriminatoire serait contraire à sa visée : la mise
en œuvre du bien commun ;
· Celle qui oblige à distinguer dans la distribution des biens et des honneurs
entre ceux qui concourent plus ou moins à cette mise en œuvre (par exemple
entre les dirigeants et les dirigés) et les mérites respectifs des uns et des
autres au regard de l’intérêt général.

Aristote: une réflexion sur l'équité :
« Ce qui fait la difficulté, c’est que l’équitable, tout en étant juste, n’est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. La raison en est que la loi est toujours quelque chose de général, et qu’il y a des cas d’espèce pour lesquels il n’est pas possible de poser un énoncé général qui s’y applique avec exactitude. Dans les matières, donc, où on doit nécessairement se borner à des généralités et où il est impossible de le faire correctement, la loi ne prend en considération que les cas les plus fréquents, sans ignorer d’ailleurs les erreurs que cela peut entraîner. La loi n’en est pas moins sans reproche, car la faute n’est pas à la loi, ni au législateur, mais tient à la nature des choses, puisque par leur essence même la matière des choses de l’ordre pratique revêt ce caractère d’irrégularité. Quand, par suite, la loi pose une règle générale, et que là-dessus survient un cas en dehors de la règle générale, on est alors en droit, là où le législateur a omis de prévoir le cas et a péché par excès de simplification, de corriger l’omission et de se faire l’interprète de ce qu’eût dit le législateur lui-même s’il avait été présent à ce moment, et de ce qu’il aurait porté dans sa loi s’il avait connu le cas en question. De là vient que l’équitable est juste, et qu’il est supérieur à une certaine espèce de juste, non pas supérieur au juste absolu, mais seulement au juste où peut se rencontrer l’erreur due au caractère absolu de la règle. Telle est la nature de l’équitable : c’est d’être un correctif de la loi, là où la loi a manqué de statuer à cause de sa généralité. »
"L'équitable, tout en étant juste, n'est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. La raison en est que la loi est toujours quelque chose de général, et qu'il y a des cas d'espèce pour lesquels il est
Impossible de
poser un énoncé général qui s'y applique avec rectitude.
Dans les matières, donc, où on doit nécessairement se borner à des généralités
et où il est impossible de le faire correctement, la loi ne prend en
considération que les cas les plus fréquents, sans ignorer d'ailleurs les
erreurs que cela peut entraîner. La loi n'en est pas moins sans reproche, car
la faute n'est pas à la loi, ni au législateur, mais tient à la nature des
choses, puisque par leur essence même la matière des choses de l'ordre pratique
revêt ce caractère d'irrégularité.
Quand, par suite, la loi pose une règle générale et que là-dessus survient un
cas en-dehors de la règle générale, on est alors en droit, là où le législateur
a omis de prévoir le cas et a péché par excès de simplification, de corriger
l'omission et de se faire l'interprète de ce qu'eût dit le législateur lui-même
s'il avait été présent à ce moment, et de ce qu'il aurait porté dans sa loi
s'il avait connu le cas en question."
Aristote, Ethique à Nicomaque
La justice et l'équité
"Nous
avons ensuite à traiter de l’équité et de l’équitable, et montrer leurs
relations respectives avec la justice et avec le juste. En effet, à y regarder
avec attention, il apparaît que la justice et l’équité ne sont ni absolument
identiques ni génériquement différentes : tantôt nous louons ce qui est
équitable et l’homme équitable lui-même, au point que, par manière
d’approbation, nous transférons le terme équitable aux actions autres que les
actions justes, et en faisons un équivalent de bon, en signifiant par plus
équitable qu’une chose est simplement meilleure ; tantôt, par contre, en
poursuivant le raisonnement, il nous paraît étrange que l’équitable, s’il est
une chose qui s’écarte du juste, reçoive notre approbation. S’ils sont
différents, en effet, ou bien le juste, ou bien l’équitable n’est pas bon ; ou
si tous deux sont bons, c’est qu’ils sont identiques.
Le problème que soulève la notion d’équitable est plus ou moins le résultat de
ces diverses affirmations, lesquelles sont cependant toutes correctes d’une
certaine façon, et ne s’opposent pas les unes aux autres. En effet,
l’équitable, tout en étant supérieur à une certaine justice, est lui-même
juste, et ce n’est pas comme appartenant à un genre différent qu’il est
supérieur au juste. Il y a donc bien identité du juste et de l’équitable, et
tous deux sont bons, bien que l’équitable soit le meilleur des deux. Ce qui
fait la difficulté, c’est que l’équitable, tout en étant juste, n’est pas le
juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. La raison en est
que la loi est toujours quelque chose de général, et qu’il y a des cas d’espèce
pour lesquels il n’est pas possible de poser un énoncé général qui s’y applique
avec rectitude. Dans les matières, donc, où l’on doit nécessairement se borner
à des généralités et où il est impossible de le faire correctement, la loi ne
prend en considération que les cas les plus fréquents, sans ignorer d’ailleurs
les erreurs que cela peut entraîner. La loi n’en est pas moins sans reproche,
car la faute n’est pas à la loi, ni au législateur, mais tient à la nature des
choses, puisque par leur essence même la matière des choses de l’ordre pratique
revêt ce caractère d’irrégularité. Quand, par suite, la loi pose une règle
générale, et que là-dessus survient un cas en dehors de la règle générale, on
est alors en droit, là où le législateur a omis de prévoir le cas et a péché
par excès de simplification, de corriger l’omission et de se faire l’interprète
de ce qu’eût dit le législateur lui-même s’il avait été présent à ce moment, et
de ce qu’il aurait porté dans sa loi s’il avait connu le cas en question. De là
vient que l’équitable est juste, et qu’il est supérieur à une certaine espèce
de juste, non pas supérieur au juste absolu, mais seulement au juste où peut se
rencontrer l’erreur due au caractère absolu de la règle. Telle est la nature de
l’équitable : c’est d’être un correctif de la loi, là où la loi a manqué de
statuer à cause de sa généralité. En fait, la raison pour laquelle tout n’est
pas défini par la loi, c’est qu’il y a des cas d’espèce pour lesquels il est
impossible de poser une loi, de telle sorte qu’un décret est indispensable. De
ce qui est, en effet, indéterminé la règle aussi est indéterminée, à la façon
de la règle de plomb utilisée dans les constructions de Lesbos : de même que la
règle épouse les contours de la pierre et n’est pas rigide, ainsi le décret est
adapté aux faits.
On voit ainsi clairement ce qu’est l’équitable, que l’équitable est juste et
qu’il est supérieur à une certaine sorte de juste. De là résulte nettement
aussi la nature de l’homme équitable : celui qui a tendance à choisir et à
accomplir les actions équitables et ne s’en tient pas rigoureusement à ses
droits dans le sens du pire, mais qui a tendance à prendre moins que son dû,
bien qu’il ait la loi de son côté, celui-là est un homme équitable, et cette
disposition est l’équité, qui est une forme spéciale de la justice et non pas
une disposition entièrement distincte".

