(photo de Thibaut Baron trouvée ici)
« Nous, c'est quoi notre rapport à notre père ? » C'est ainsi que Wajdi Mouawad, l'auteur de Forêts et d'Incendies définit l'interrogation au cœur de Littoral. La figure paternelle, cher à l'auteur, est en effet celle qui va pousser Wilfrid, jeune homme dans la vingtaine, à se poser des questions sur sa propre existence; ce qui le conduira enterrer son père dans sa terre natale, dévastée par la guerre.
Dés les premiers instants, Mouawad dérange, déstabilise, brouille nos nos repères habituels spectateur. Il n'hésite pas en effet à faire bouger et parler les morts ( le père observe et commente ce qui se passe autour de lui comme si de rien n'était) et à briser l'illusion théâtrale (en plein milieu d'une scène tragique, les acteurs se demandent entre eux si le changement de lieu a été effectué et s'ils se trouvent ou bien chez Wilfrid, ou bien aux funérailles du père de celui-ci).
On peut distinguer deux parties distinctes dans Littoral. La première partie est marquée par un fort côté artistique presque expérimental qui prend ici tout son sens. Mouawad n'hésite par à utiliser de la peinture à même le corps des acteurs pour intensifier certaines scènes. C'est le cas notamment de la scène où la mère de Wilfrid meurt en lui donnant naissance; celle-ci déverse alors sur elle un pot de peinture rouge sur son visage, symbolisant ainsi le flot de sang.
En outre, l'auteur a choisi de personnifier les pensées et les peurs de Wilfrid en un chevalier étrange, part d'enfance de celui-ci, qui le protège contre la réalité du monde qu'il doit affronter.
La deuxième partie commence alors que le décor qui formait un mur bascule littéralement, ce qui peut être interprété comme un retour à la source de l'être qu'il est. Débute ensuite un voyage initiatique dont le but pour Wilfrid est d'enterrer son père. Sur son chemin, il rencontre plusieurs personnages qui ont également perdu leur famille, et qui décident de l'accompagner jusqu'au littoral.

(photo de Thibaut Baron)
« J'avais envie de faire un spectacle qui mettrait en scène trois personnages » nous dit Mouawad: l'Idiot de Dostoïevski, qui cherche à venger son père; Œdipe, qui a tué le sien; et Hamlet de Shakespeare, qui lui ne l'a pas connu. On retrouve donc ces trois personnages dans Littoral.
Mais Wadji Mouawad va plus loin en critiquant "ces pères qui ont sacrifiés leurs fils » en les envoyant à la guerre, comme le dit l'un des personnage qui suggère: « les parents, on devrait les éventrer ».

Dés lors, comment interpréter le titre de la pièce, Littoral ? Nous savons tous que ce terme désigne « la zone située en bordure de mer » (Hachette) c'est à dire ce qui relie la mer à la terre; un ensemble à un autre. On peut donc y voir l'un des autres thèmes de la pièce, à savoir la relation entre les vivants et les morts, comme en témoigne l'omniprésence du défunt père qui semble bien vivant sur scène et qui est pourtant mort. En définitive, Wajdi Mouawad interroge donc le spectateur sur la place que tient le père dans une famille ainsi que sur nos rapports avec celui-ci.