Sagesse des contes soufis, par Oscar Brenifier et Isabelle Millon, Editions Eyrolles, 2013, lu par Maryse Emel

Philosopher pour les deux auteurs,  c’est se dispenser de la connaissance et de tout rapport à l’exercice quotidien de la philosophie. La dernière fable permet de ressaisir le sens de cette proposition, et d’en mesurer les enjeux. Un roi qui a des idées généreuses s’en voit victime et finit par y renoncer. Ce sont des expériences personnelles et non la réflexion qui le conduisent à rejeter ses a aprioris favorables au peuple. En effet il souhaite donner au peuple une instruction. Le soufi va l’amener à comprendre qu’il vaut mieux renoncer aux grands idéaux et en rester à la tradition.

Entreprendre un travail sur les contes soufis suppose un minimum de présentation du soufisme, cette branche de l’Islam, refusant légalisme et lettrisme, lui préférant un certain mysticisme. Ce n’est pas ici l’intention des deux auteurs, Oscar Brenifier et Isabelle Millon. Leur projet de « praticiens-philosophes » est de traduire en concepts philosophiques, un ensemble de fables, dans le but d’initier le  lecteur, jeune ou moins jeune, à la réflexion afin de mieux vivre. Que reste-t-il du soufisme à l’issue de ce travail ? Un prétexte pour « éduquer le lecteur en lui offrant quelques narrations étranges » n’hésitent pas à écrire les auteurs dans l’introduction à la « Sagesse des contes Bouddhistes ». Mais cette étrangeté ne sert en fait qu’à renvoyer à un universel, celui de la culture philosophique des auteurs « plutôt qu’ [à] la spécificité culturelle » du soufisme.

Pourtant ramener le soufisme à la philosophie ne va pas de soi. Le théologien soufi al-Ghazâlî (1058-1111) n’hésite pas à s’en prendre à la philosophie dans ses différents livres et en particulier pour mener sa critique : dans le Tahâfut al-Falâsifa (L’Incohérence des philosophes, traduit aussi par La Ruine des philosophes), il réfute les thèses métaphysiques des falâsifa ("philosophes") par une argumentation raisonnée, solide et efficace. Pour lui, la raison est un moyen de mettre à l’épreuve les conclusions auxquelles parviennent les hommes ; mais elle ne suffit pas à leur faire atteindre la vérité – pour cela, une autre forme de connaissance est nécessaire, d’où la promotion de la connaissance intuitive sous la forme du mysticisme.

Le philosophe andalou Averroès (1126-1198)  se trouva particulièrement en butte aux attaques formulées contre les falâsifa et consacra un ouvrage, le Traité décisif, à justifier son aristotélisme en posant la philosophie d’Aristote et la révélation coranique comme deux expressions du vrai qui ne seraient absolument pas incompatibles – au contraire. La lecture d’al-Ghazâlî lui inspira, entre autres, le Tahâfut al-Tahâfut, qu’on peut traduire par L’Incohérence de l’incohérence et qui, comme son nom l’indique, se veut une réfutation en règle de l’ouvrage de Ghazâlî.

Cet ouvrage, La sagesse des contes soufis, est le quatrième d’une nouvelle collection des éditions Eyrolles, qui présente chacune des grandes religions comme porteuse de sagesse, à travers la lecture et l’interprétation des contes qui lui sont rattachés. Sont déjà publiés la sagesse des contes bouddhistes, des contes zen, Philosopher  avec la Torah, et pour finir, provisoirement, le quatrième est  la sagesse des contes soufis, écrit par Oscar Brenifier et Isabelle Millon.  L’un et l’autre se définissent comme « philosophes praticiens », promouvant la philosophie dans les lieux comme les cafés, les entreprises…dans un hors-lieu scolaire, pourrait-on dire. La philosophie serait à comprendre comme un exercice pratique. C’est un mieux-vivre qu’elle aurait pour tâche de nous faire atteindre en nous exerçant à trouver du sens à notre vie, le but poursuivi étant l’efficacité et non le savoir qui ne cesse d’être discrédité tout au long de l’ouvrage.  

Ils présentent ainsi leur « pratique philosophique » : « À travers de nombreux exercices, il s’agira de mettre en œuvre et d’identifier les diverses compétences philosophiques : analyser, synthétiser, argumenter, exemplifier, questionner, conceptualiser, etc. Des ateliers d’inspirations multiples seront proposés afin de permettre à chacun de s’initier à ce travail ou de le développer, au cours desquels seront abordés et discutés des éléments théoriques. Ce séminaire s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la pratique philosophique, pour mener une pratique de réflexion, de discussion ou d’enseignement, sur un plan professionnel ou à titre d’amateur, sans prérequis d’expérience ou d’érudition. » (http://www.pratiques-philosophiques.com/)

La dernière phrase renvoie au texte introductif de la Sagesse des Contes Soufis, « le pari de l’ouvrage ». Philosopher pour les deux auteurs,  c’est se dispenser de la connaissance et de tout rapport à l’exercice quotidien de la philosophie. La dernière fable permet de ressaisir le sens de cette proposition, et d’en mesurer les enjeux. Un roi qui a des idées généreuses s’en voit victime et finit par y renoncer. Ce sont des expériences personnelles et non la réflexion qui le conduisent à rejeter ses a aprioris favorables au peuple. En effet il souhaite donner au peuple une instruction. Le soufi va l’amener à comprendre qu’il vaut mieux renoncer aux grands idéaux et en rester à la tradition. Dans L’homme qui marchait sur l’eau, le sous-titre renvoie encore à la connaissance : «A quoi sert la connaissance ? » L’homme du savoir est tourné en dérision. Celui qui est dans l’ignorance a plus de puissance que lui : il marche sur l’eau. Modeste, il est léger……la connaissance se présente comme lourde, indigeste. Dans une autre fable, on enterre la connaissance réputée dangereuse.

La philosophie antique avait déjà cette vocation d’aider à mieux vivre, éloignée qu’elle était de toute préoccupation universitaire, selon Pierre Hadot. : « Tout d’abord, au moins depuis Socrate, l’option pour un mode de vie ne se situe pas à la fin du processus de l’activité philosophique, comme une sorte d’appendice accessoire, mais bien au contraire, à l’origine, dans une complexe interaction entre la réaction critique à d’autres attitudes existentielles, la vision globale d’une certaine manière de vivre et de voir le monde, et la décision volontaire elle-même ; et que cette option détermine jusqu’à un certain la doctrine elle-même et le mode d’enseignement de cette doctrine. Le discours philosophique prend donc son origine dans un choix de vie. »

Cependant la démarche de Pierre Hadot est différente et nullement opposée à la connaissance. Le choix du mode de vie est à l’origine de la réflexion. La démarche est l’inverse de la lecture de la sagesse des contes soufis qui ne renvoient qu’à une lecture solitaire d’une fable, détachée d’une réelle activité philosophique, et d’un rapport paisible à la connaissance.

Si on suit le thème des vingt contes, à première vue il s’agit de contes qui n’ont pas une structure bien différente de celle que mettra à jour Vladimir Propp dans Morphologie du conte.

 

-         Le long voyage de Fatima

-         Le perroquet

-         Les grenades

-         Le maître d’école

-         La femme infidèle

-         La mort

-         Le moucheron et l’éléphant

-         La vieillesse

-         Le partage

-         Les trois conseils

-         Mahmoud l’indécis

-         Les crottes

-         Le propriétaire et le mendiant

-         L’homme qui se mettait en colère

-         Le coffre ancien

-         L’homme qui marchait sur l’eau

-         La boutique des lampes

-         Le roi qui voulait être généreux

-         La bien-aimée

-         Précieux et sans valeur

-         

La vie est-elle une mise à l’épreuve ?

Sommes-nous prisonniers de nous-mêmes ?

Le  savoir est-il en soi un pouvoir ?

Nos convictions nous appartiennent-elles ?

Faut-il toujours dire la vérité ?

Peut-on échapper à son destin ?

Avons-nous besoin d’être reconnu par autrui ?

La vieillesse est-elle une calamité ?

L’amitié débouche-t-elle toujours sur le conflit ?

L’être humain est-il borné ?

Aimons-nous être des victimes ?

La différence nous pose-t-elle problème ?

La morale est-elle universelle ?

Nos défauts ont-ils une raison d’être ?

Faut-il toujours savoir ?

A quoi sert la connaissance ?

L’absurdité a-t-elle un sens ?

Attendons-nous toujours quelque chose ?

Aime-t-on quelqu’un ou aime-t-on l’amour ?

Est-il difficile de penser ?

 

 

Le héros a quelque chose à réaliser, mais des obstacles surgissent sur son chemin, « la charia », pour reprendre le terme coranique, cité par les deux auteurs. Ces derniers, après avoir présenté le récit, appliquent une grille de lecture qualifiée de « philosophique », ramenant le mystère du texte à une interprétation purement subjective, texte qui n’est lui aussi que leur traduction, le tout se justifiant par le plaisir qu’ils en retirent. Si le récit perd son statut ésotérique, on se demande ce qui demeure du soufisme. Mais la référence au soufisme est en fait bien plus un prétexte pour amener le lecteur à s’orienter vers un ailleurs que la philosophie. La troisième partie est un appel à l’exercice singulier de  la pratique par le lecteur de ces fables philosophiques. .. mise en scène d’un jeu démocratique de la réflexion qui ne saurait cependant se dispenser d’un parti-pris anti idéaliste. Derrière les fables et les questions abordées apparaissent des figures philosophiques : Kant et Hegel par exemple. Ou les stoïciens. Ou encore Platon. Le but semble manifestement de rejeter tout idéalisme. Il s’agit aussi et surtout de se méfier de la connaissance…d'en montrer l'impuissance et la prétention.

On cherche ce qui fonde en raison la démarche - en introduction on peut lire la présentation que les auteurs font d’eux-mêmes : « deux amateurs de contes aimant à rechercher le sens caché de la narration. ». Serait-ce le jeu qui sert de fondement ? Le plaisir ? ce qui est sûr c’est qu’il n’y a aucune distanciation, aucun jeu cette fois au sens de juste écart, de « liberté ».

L’enfant trouve aussi du plaisir à jouer. Quand il se déguise il aime être pris au sérieux. Rien de pire qu’un enfant à qui on dit « je t’ai reconnu ».

Ici aussi on joue…à être philosophe…à feindre…

Je vous ai reconnus dira l’enfant…et les masques de tomber.

Maryse Emel