Légèreté ou pesanteur, telle est la question.
L'insoutenable légèreté de l'être,
Milan Kundera.
Légèreté. Pesanteur.
Deux termes que tout oppose. Dans l'antiquité grecque, Parménide a établi une polarité des mots. Lui, définissait la pesanteur comme étant une notion négative, et la légèreté comme étant positive. Mais avait-il raison ? La légèreté vaut-elle réellement mieux que son contraire ? Ce sont sur ces interrogations que Milan Kundera s'est penché dans L'insoutenable légèreté de l'être. Le titre effraie. Mais l'intérieur régale.
Milan Kundera naît en Tchécoslovaquie en 1929. Il fait des études de littérature, qu'il abandonne pour des études de cinéma. A la fin des années 1950, dans la Tchécoslovaquie communiste, Kundera est très connu et apprécié. Il donne un souffle libérateur à la littérature tchèque sous le réalisme socialiste. En 1968, l'invasion soviétique met fin à la liberté d'expression des médias. Cette atmosphère restera inchangée jusqu'en 1989, chute du mur de Berlin. Le militantisme de Kundera en faveur de l'indépendance et de la liberté lui coûte son poste d'enseignant à l'institut cinématographique de Prague. Puis, la censure frappe : ses livres sont retirés de la vente et il lui est interdit de publier. En 1975, il quitte la Tchécoslovaquie pour la France. Une fois le français maîtrisé, il publie en 1984 L'insoutenable légèreté de l'être. C'est ce roman qui établira sa renommée mondiale. Actuellement, Kundera continue d'écrire. Sa dernière oeuvre est un essai, Une rencontre, parue en 2009.
Ecrit en 1982 et publié deux ans plus tard en France, L'insoutenable légèreté de l'être est le cinquième roman de Milan Kundera. Cette oeuvre se situe entre le roman et l'essai, comportant des passages de narration, de récit mêlés à des passages de réflexion philosophique, sur la psychologie des personnages principalement. Le roman met en scène quatre personnages principaux : Tomas, un homme qui recherche le plaisir et la satisfaction immédiats, tout comme Sabina, sa maîtresse favorite ; ainsi que Teresa et Franz, qui constituent les personnages moraux de l'histoire.
Ce roman aborde trois thèmes principaux :
Premièrement, le fil conducteur du récit est de déterminer la polarité de la notion de pesanteur, ainsi que de la légèreté. Au VI° siècle av. J-C, Parménide pense que l'univers est divisé en couples de contraires. Ainsi, la lumière était opposée à l'obscurité, l'épais au fin, ou encore le chaud au froid. Ce grec considérait qu'il existe une polarité pour chacun de ces couples. Par exemple, dans le couple être-non être, l'être serait la notion positive, et le non-être la notion négative. Parménide disait que le léger est positif, et définissait le lourd comme négatif. Avait-il raison ? C'est la question à laquelle Kundera tente de répondre au fil du roman. Dans le second chapitre, Kundera pose la question-clé de son oeuvre, celle qui va le structurer : légèreté et pesanteur, lequel de ces deux termes est le négatif ? Au long de son roman, Kundera opposera légèreté et pesanteur à travers les personnages de Teresa, Franz, Sabina et Tomas. Il est dit dès les premières pages que Teresa incarne la pesanteur : "un jour, Teresa était venue chez lui sans prévenir. Un jour, elle était repartie de la même manière. Elle était arrivée avec une lourde valise. Avec une lourde valise elle était repartie." La répétition de "lourde valise" mis en fin de phrase et en début de phrase suivante insiste sur la pesanteur. Teresa incarne donc la pesanteur. Quant à Tomas, "l'absence totale de fardeau fait que l'homme s'éloigne de l'être terrestre, qu'il n'est plus qu'à demi réel et que ses mouvements sont aussi libres qu'insignifiants." Il incarne par conséquent la légèreté. Mais le bon choix est-il la pesanteur, comme Teresa, ou bien la légèreté, à l'image de Tomas ? Quel est donc le terme positif ? Le négatif ? Par la suite, Kundera voit les choses sous un angle différent : il fait référence à Beethoven, qui, au contraire de Parménide, considérait la pesanteur comme étant un terme positif. "La pesanteur, la nécessité et la valeur sont trois notions intrasèquement liées : n'est grave que ce qui est nécessaire, n'a de valeur que ce qui pèse." Kundera valorise la pesanteur, tout comme dans la phrase "ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est qu'il porte son destin comme Atlas portait sur ses épaules la voûte du ciel." Plus loin, Kundera définit de manière péjorative ces mêmes termes : "Le drame d'une vie peut toujours être exprimé par la métaphore de la pesanteur (...) son drame n'était pas celui de la pesanteur, mais celui de la légèreté. Ce qui s'était abattu sur elle, ce n'était pas un fardeau, mais l'insoutenable légèreté de l’être." Voici, selon Kundera, la définition d'une personne qui incarnerait la pesanteur : "Elle prend tout au tragique, elle ne parvient pas à comprendre la légèreté et la joyeuse futilité de l'amour physique".
Plus loin dans l'œuvre, Kundera présente de nouveau la légèreté comme négative, avec l'exemple de l'Histoire : "L'Histoire est tout aussi légère que la vie de l'individu, insoutenablement légère (...) comme une chose qui va disparaître demain". Vers le milieu du roman, Kundera énonce la différence entre pesanteur et légèreté, entre Teresa et Tomas : Tomas trompe ouvertement Teresa, presque avec plaisir. Mais quand Teresa fait de même, elle ne s'en remet pas. Lorsque la mort de Tomas et Teresa est annoncée, il est dit que le couple est mort sous le signe de la pesanteur. Peut-être cela signifie-t-il que Teresa, la pesanteur, l'a finalement emportée sur Tomas, la légèreté ? Mais habilement, dès que Kundera donne raison, plus ou moins explicitement, à l'un des termes, il fait basculer la balance : "[Sabina] veut mourir sous le signe de la légèreté", en dispersant ses cendres. A choisir, elle préfère donc la légèreté.
Un autre thème abordé est celui de l'éternel retour, avec la référence à Nietzsche. Avec la phrase "Ne pouvoir vivre qu'une vie, c'est ne pas vivre du tout", Kundera avance une théorie selon laquelle le vie serait une ébauche de rien, une esquisse de tableau sans toile ensuite. Dans cette métaphore, l'esquisse représenterait la vie, qui est présentée comme un brouillon, et le tableau en représenterait une seconde où l'on aurait tiré des leçons de nos erreurs faites dans notre première vie, pour enfin commencer réellement à vivre. Cette phrase est dans le même esprit : "L'homme ne peut jamais savoir ce qu'il faut vouloir car il n'a qu'une vie et qu'il ne peut ni la comparer à des vies antérieures, ni la rectifier dans des vies ultérieures". Un parallélisme entre la légèreté, la pesanteur et l'éternel retour est établi grâce à Nietzsche : "Dans le monde de l'éternel retour, chaque geste porte le poids d'une insoutenable responsabilité. C'est ce qui faisait dire à Nietzsche que l'idée de l'éternel retour est le plus lourd fardeau. Nos vies, sur cette toile de fond, peuvent apparaître dans toute leur splendide légèreté. Mais la pesanteur est-elle vraiment atroce et belle la légèreté ?". A la page 56, Kundera établit un autre rapport : "Mais l'homme, parce qu'il n'a qu'une seule vie, n'a aucune possibilité de vérifier l'hypothèse par l'expérience, de sorte qu'il ne saura jamais s'il a eu tort ou raison d'obéir à son sentiment". Le fait que nous n'ayons qu'une seule et unique vie signifie que les choix que nous faisons sont lourds. Mais puisque la vie est unique, ne serait-il pas plus logique de vivre dans la légèreté, dans une absence de toute responsabilité ?
Le troisième thème abordé est le kitch. Kundera définit cette notion comme étant " la station de correspondance ente l'être et l'oubli", ou encore "la négation absolue de la merde (...) le kitch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'inacceptable". C'est encore "un paravent qui dissimule la mort". D'après l'auteur, "le kitch fait partie de la condition humaine".
Le kitch est à priori une notion péjorative : les agonisants du Cambodge ne se résument pas à "une grande photo de la star Américaine tenant dans ses bras un enfant jaune". Pourtant, c'est ce qui vient spontanément à l'esprit lorsqu'on l'évoque, c'est ce qui reste, ce qui a marqué. Mais ce n'est pas exact, les agonisants du Cambodge étaient plus que cela. Mais à part cette description, il ne reste rien d'autre dans les mémoires. Une question se pose donc : l'oubli vaut-il mieux que l'inexactitude ? Sans cette star américaine, il ne resterait rien des agonisants du Cambodge, pour la bonne et simple raison que l'homme nie la laideur des choses et lui privilégie la beauté. Le kitch permet donc de garder la beauté des choses, quitte à en dissimuler la laideur. Mais cette beauté a un prix : l'ignorance partielle des faits. En découle une phrase de Kundera particulièrement frappante : "le véritable adversaire du kitch totalitaire, c'est l'homme qui interroge". Cette phrase signifie que si nous nous penchons un peu plus sur la question, si nous grattons cette couche de beau, cette couche de kitch, nous découvrirons la vérité, la laideur. Nous découvrirons les vrais agonisants du Cambodge, nous découvrirons que Beethoven était bien plus qu'un "homme morose à l'invraisemblable crinière" ; nous découvrirons enfin que l'épitaphe de la tombe de Franz, "Après un long égarement, le retour", est un mensonge de sa femme.
L'insoutenable légèreté de l'être me semblait être un roman assez complexe, peut-être trop, mais j'avoue avoir été intriguée par son titre. Je l'ai donc choisi par curiosité, celle de découvrir ce qui se cachait derrière cette insoutenable légèreté de l'être. Je n'ai pas été déçue. Le monde de Milan Kundera est un univers glauque, macabre, mis à nu, irréel mais pourtant si vrai. Je me suis identifiée à tous les personnages, je les comprenais tous (peut-être tous sauf Sabina), et en même temps, ils me semblaient loin et hors de portée.
Ce livre m'a beaucoup fait réfléchir sur les thèmes abordés, principalement sur la question de la pesanteur et de la légèreté. Je me demande toutefois encore une chose : pourquoi le titre est-il l'insoutenable légèreté de l'être et non pas l'insoutenable pesanteur de l'être ? Kundera pense-t-il finalement que la pesanteur vaut mieux que la légèreté ?
Le style d'écriture de l'auteur est assez cru, et par conséquent choquant et provocateur : c'est ce genre d'écriture qui me touche le plus, qui me parle. La beauté des descriptions laisse place ici à la finesse de l'analyse psychologique des personnages et à toutes sortes de réflexions, avec peu de mots certes, mais brûlantes de vérité. La laideur intérieure des personnages est mise à nu.
Un autre détail que j'ai beaucoup apprécie a été l'agilité du narrateur à se déplacer de Tomas à Teresa, ou de Franz à Sabina. Chaque ellipse trouve sa place, et j'ai particulièrement aimé celle où la mort de Teresa et de Tomas est annoncée par Sabina qui reçoit une lettre. Ce décès est annoncé avant que ceux-ci ne meurent.
J'ai réellement aimé ce roman, tant dans le style de Kundera que dans sa manière de penser. J'ai donc essayé de lire La vie est ailleurs, mais il ne m'a vraiment pas plu, du fait du personnage principal que je détestais, et de la réflexion que j'ai trouvé inutile.
Dans le roman, Teresa, qui incarne la pesanteur, et Tomas, qui représente la légèreté, vont se détruire tous les deux. Qu’a donc essayé de nous dire Kundera ? Que la légèreté et la pesanteur ne font pas bon ménage ? Ou bien tout simplement qu’il n’y a pas de bonne réponse ? En effet, au bout de quelques centaines de pages de réflexion philosophique déguisée en roman, Kundera n’a pas l’air d’avoir réellement répondu aux questions énoncées en début d’œuvre. Un des personnages aurait dû subsister. Au lieu de cela, ils meurent ensembles. Aucun ne survit plus longtemps que l’autre. La légèreté s'éteint exactement au même moment que la pesanteur. Peut-être que, face à ces questions sans réponses, le lecteur sera plus à même de se poser à lui-même ces questions. Ou bien Kundera lui-même n’a peut-être pas les réponses.
Passages choisis :
" Mais un évènement n'est-il pas au contraire d'autant plus important et chargé de signification qu'il dépend d'un plus grand nombre de hasards ? Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité n'est qu'une chose muette. Seul le hasard est parlant."
" [Sabine] dit : - Et pourquoi ne te sers-tu pas de ta force contre moi de temps en temps ?
- Parce qu'aimer, c'est renoncer à la force, dit Franz doucement.
Sabina comprit deux choses : premièrement, que cette phrase était belle et vraie ; deuxièmement, qu'avec cette phrase Franz venait de se disqualifier dans sa vie érotique".
Ce passage illustre bien l'incompatibilité entre la passion et la raison. De plus, la dernière phrase est bien tournée et je la trouve drôle.
Kundera définit la compassion comme étant la " malédiction de la télépathie sentimentale". J'aurai tendance à dire que la compassion est un sentiment positif, Kundera est assez original dans sa définition.
Gabuline.

Simone de Beauvoir (1908-1986)