Emma soupira et referma son livre avec une lenteur désespérée. Elle se traîna jusque dans la cuisine avec l'intention d'y dénicher quelque chose de comestible. Le seul aliment digne d'être ingurgité était un yaourt à l'abricot dont la date de péremption était maintenant dépassée depuis quelques jours. Quelques jours de trop, se dit-elle en l'ouvrant néanmoins. Elle s'assit avec peine sur ce qui lui faisait office de lit, un matelas installé à même le sol. Ses cheveux châtains lui tombaient sur les épaules et sa frange, maintenant trop longue, lui chatouillait les yeux. Elle colla alors sa tempe contre le carreau de sa fenêtre et consacra l'heure qui suivit à son passe-temps favori du moment. Elle regardait les flocons de neige tomber, si légers qu'elle avait l'impression qu'ils flottaient dans les airs, avant de venir compléter le tapis formé par leurs semblables. C'était dans ces moments là, et seulement ceux-là qu'Emma pouvait se vider l'esprit et enfin ne penser à rien. Non pas oublier, ni effacer de sa mémoires certaines choses qui mériteraient de l'être, mais les mettre de côté momentanément, les pousser dans un coin de sa tête, pour laisser place à une toute nouvelle pensée : le RIEN. C'était seulement dans ces moments de néant absolu qu'Emma pouvait prétendre se rapprocher du bonheur. Du moins de son bonheur à elle. Ce qu'elle avait vécu, du haut de ses vingt-trois ans avait été si sombre qu'elle ne pouvait maintenant plus prétendre à réintégrer quelques couleurs dans sa vie. Alors à défaut de couleurs, elle remplaçait le noir par le rien.
Elle eut une envie soudaine de sortir, et c'est sur ce désir impulsif qu'elle enfila rapidement une veste en cuir ainsi que des bottes en caoutchouc. Elle ne prit pas la peine d'attendre l'ascenseur et dévala les escaliers. C'est avec force et entrain qu'elle poussa la porte de son immeuble, qui claqua violemment sur le rebord du mur voisin. Elle marchait dans la rue, en plein milieu de celle-ci, elle n'avait peur de rien, l'air déterminé, longeant les lignes blanches, marchant d'un pas rapide, ignorant les voitures. Elle respirait de plus en plus vite, de plus en plus fort. Emma courait à présent, elle avait froid mais son corps brûlait de l'intérieur. Elle aurait voulu prendre tous ces flocons et les appliquer sur son cœur, en regardant la fumée que la différence de température provoquerait, en écoutant le grésillement de la fumée formée. Elle était essoufflée, avait mal. Les passants la regardaient tantôt avec inquiétude, tantôt avec mépris. Une once de pitié, mêlée d'amusement se dessinait sur leur visage lorsqu'ils voyaient la jeune femme passer. Mais elle ne les remarquait pas. Seule sa poitrine en feu la préoccupait. Elle se sentait de plus en plus oppressée, ne savait plus que faire. La peur se lisait à présent dans ses yeux. Il fallait qu'elle rentre, c'en était trop. Tout lui faisait penser à la seule chose à laquelle elle s'était interdit de songer. C'est en passant sa main sur son visage pour essuyer les gouttes d'eau formées sur ses lunettes qu'Emma s'aperçut qu'elle pleurait. Elle sentit soudain que la force lui manquait. La force de continuer sa course sans but. Quand elle sentit ses jambes se dérober et qu'elle manqua de s'écrouler, elle repéra un banc à quelques centaines de mètres et entreprit de s'y assoir. Mais elle s'écroula au sol à quelques pas du banc, et n'eut plus la force de se relever. Elle demeura donc assise par terre à côté de ce banc vide, en regardant la neige s'amasser sur ses frêles genoux et tentant d'essuyer ses larmes. Tout à coup, elle se sentit pitoyable. Elle prit soudain conscience du ridicule de la situation, et se mit à se mépriser elle-même. C'est ainsi qu'entre deux sanglots, Emma commença à rire. Un rire amer s'éleva alors dans les rues de Paris.
A suivre…
Gabuline.

