« La course et la photo sont une et même chose, la première vous apprend la constance et l’éphémère, la deuxième les saisit. »

 Jonas esquisse un geste du poignet pour effacer la phrase, laisse hésiter la mine à loisir au dessus du papier avant de finir par la poser doucement.

 Sur son bureau en bois sombre est posé un cliché le représentant en train de courir.

 Jonas se penche un peu, hume longuement l’odeur du papier photo et étire avec lenteur ses épaules crispées,  puis s’amuse, à esquisser du doigt, juste au dessus de l’image, le contour de la piste de terre, de ses bras et jambes nus, se jouant de la physique et de l’esthétique : un long débardeur qui lui arrive aux genoux découvre des jambes élancées et imberbes et le vêtement trempé de sueur étreint avec une logique implacable son torse nerveux, à son cou aux veines exacerbées, et son corps n’est alors qu’une forme qui se laisse âprement (et oui, âprement) deviner.

 Si Jonas feint l’hésitation, c’est parce que ses gestes sont soigneusement retardés, afin de laisser à son esprit le temps de se les approprier. C’est ainsi qu’il a toujours fonctionné, et il aime à se dire que c’est la course qui l’y a habitué, même s’il s’agit plus en réalité d’une défense, certes efficace, pour éviter tout imprévu, pour se préparer au n’importe quoi n’importe quand. Mais je vous le concède, après tout, courir revient au même.

 Alors Jonas -qui n’a pas peur de perdre son temps, le temps étant l’unique chose qu’il prétend posséder- plie ses genoux avec déférence, pousse sur ses jambes d’un air absorbé, tire sur les muscles de son dos, les forçant à redresser l’ensemble son corps, et recule sa chaise, saisissant la photo et la feuille où est écrite cette phrase qu’il a presque effacée, ouvre de son pouce le bord supérieur et de son index le bord inférieur d’une large enveloppe de papier kraft avant d’y glisser le tout ; et ça ; deux fois plus lentement que n’importe lequel d’entre nous, épuisant sa fragile énergie et déstabilisant son équilibre, avec la concentration et la maîtrise peu assurée d’un infirme.

 Que la patience du garçon soit ou non consciente et volontaire, sa sœur Debra n’en possède l’ombre d’une moitié :

-          Mais qu’est-ce que tu fous nom de Dieu ? qu’elle gueule en surgissant dans la pièce.

Elle semble sur le point de rajouter quelque chose mais se ravise, après un coup d’œil circulaire autour d’elle, et un regard plus long à l’allure gauche de son frère. Elle fait un geste vague en direction de l’enveloppe qui semble encombrer celui-ci, mais Jonas réagit avec une rapidité inattendue et la met hors de portée en marmonnant :

-Ecoute, t’en fais pas, je m’en charge.

-Ouais…

 Un court silence embarrassé s’installe, jusqu’à ce que Debra finisse par dire,  comme si ce silence n’avait cessé d’être un dialogue secret entre eux :

-Et Papa nous attend.

 

toujours à suivre