M. Blazius essuya du dos de sa main la goutte
de sueur qui lui dégoulinait le long de la joue. Il poussa un long soupir en
pensant au bar parisien qu’il avait quitté deux jours plus tôt et où l’on
servait du bon vin à toute heure de la journée pour un prix raisonnable. Il
allait devoir se faire une raison : ces temps étaient finis, l’éducation
de Perdican était terminée et il rentrait en Bourgogne. Tout compte fait, il
avait hâte d’arriver, la chaleur devenait étouffante et la soif lui procurait
une sensation des plus désagréables au fond de la gorge. Il manqua de
s’étrangler de soulagement lorsqu’il aperçut enfin les hautes grilles de la
demeure des Baron. Il enfonça la pédale et le cabriolet fit une entrée fracassante sur la petite
place devant l’immense bâtisse. Déjà, les bonnes et les cuisiniers s’amassaient
autour de lui et l’assaillaient de questions. On lui demandait des nouvelles de
Paris, la dernière tendance, la boîte de nuit en vogue, mais Perdican restait
le centre de leurs préoccupations. Comment allait-il, où était-il, avait-il
beaucoup changé depuis toutes ses années ?
« Attendez
un instant, nous parlerons lorsque j’aurais bu » annonça-t-il en sortant
de la voiture. Il claqua la porte et suivit le personnel au complet dans la
cuisine. Blazius s’affala sur une chaise en bois et on lui apporta une bière.
Voilà bien longtemps qu’il n’avait pas pris autant de plaisir à boire. Il prit
une cigarette et l’alluma, puis sortit s’asseoir sur les marches du perron pour
chanter les louanges de Perdican.
« Tu
vois, Mylène, quatre licences à la fois ! Littérature, histoire, botanique
et culture antique ! Ce garçon est brillant, les filles vont se
l’arracher ! »
...
«
Vous êtes arrivée, Madame. » déclara le chauffeur. Il avait arrêté le taxi
juste devant les grilles et souriait à Mme Pluche qui, assise sur la banquette
arrière, était occupée à resserrer son châle autour de ses épaules car la
climatisation la rendait malade à tous les coups.
« Combien
je vous dois ? » demanda-t-elle avec un regard soupçonneux pour le
compteur kilométrique.
« Cinquante euros, s’il vous
plait. »
Mme
Pluche fouilla dans son porte feuille et en sortit trois billets qu’elle donna
au chauffeur avant de sortir avec soulagement de l’énorme Audi en tenant
fermement son sac à main contre son ventre –une habitude prise à Paris, on ne
savait jamais avec tous ces petits voyous... Elle tira sur le bas de sa jupe, remit
son brushing en place et se dirigea directement vers les cuisines où elle
secoua ces paresseux pour qu’ils lui apportent un verre d’eau fraîche. Tout en
buvant, Pluche décrivit Camille et les progrès formidables qu’elle avait accomplis. Camille avait été élevée
chez les religieuses depuis son plus jeune âge, elle ne manquait aucune messe
et se montrait sage comme une image. Elle en profita pour pester contre les
cuisiniers car le verre était sale.
...
Sur
la place de l’Eglise, deux hommes d’une cinquantaine d’années discutaient sur
un banc en regardant les gens rentrer et sortir de la boulangerie, une baguette
sous le bras et un gâteau car on était dimanche matin et les gens achetaient
toujours des gâteaux le dimanche matin.
« Je
vous l’ai toujours dit Monsieur Baron, ce Blazius sent l’alcool à plein
nez. » disait le curé en grimaçant. « Cet homme n’a rien de très
sain. »
« Voyons,
Bridaine, il est le précepteur de mon fils, je ne veux pas croire que mon fils
ait pu être élevé par un alcoolique, ce que vous dites n’a pas de
sens ! »
Au
grand désespoir de Baron, le curé n’en démordait pas. Il aurait juré sur la
Sainte Bible que Blazius était un alcoolique. Mais Bridaine était un excellent
ami, aussi Baron dévia-t-il la conversation sur Pluche. La dévotion surannée de
la gouvernante de sa nièce pour la religion ravissait Bridaine et ils finirent
par parler du mariage de Camille et Perdican. Baron attendait leur union avec
impatience, il était persuadé qu’ils s’aimaient depuis le berceau.
« Je
voudrais que vous les marriez, Bridaine » annonça Baron d’un ton
cérémonieux. « Vous êtes mon meilleur ami, vous méritez cet
honneur ! »
Une
Mercedes se gara en face d’eux sur la place et Perdican en sortit, un sourire
radieux aux lèvres. Retirant d’un geste vif ses lunettes de soleil, il courut
embrasser son père sur les deux joues. Il serrait la main du curé lorsqu’un
taxi se gara à côté de sa voiture. Le chauffeur ouvrit la porte à une femme qui
en sortit, le remercia d’un regard et s’avança vers eux d’un pas élégant.
Perdican dût cligner des yeux plusieurs fois pour reconnaître Camille. Un
chignon strict retenait les cheveux bruns de sa cousine, une robe bleu marine
descendait jusqu’à ses mollets et une petite croix en or reposait sur la peau
blanche de son cou. Elle les salua d’un signe de tête lorsqu’elle fut près
d’eux.
« Bonjour. »
dit-elle d’une petite voix claire.
« Embrasse-moi
Camillou ! » s’exclama Baron avec une joie non dissimulée.
« Tu
as bien grandi, petite cousine ! » constata Perdican « Tu
es resplendissante ! »
« Embrasse
donc ton cousin ! » continua son oncle.
Camille
restait en retrait et refusa poliment :
« Ce n’est pas dans mes
manières.»
...
Baron
versa le sucre dans son café et continua le monologue dont il accablait Pluche
depuis une demi-heure. Il savait qu’elle ne l’écoutait pas mais il ne
s’adressait pas vraiment à elle.
« Vraiment,
je ne comprends pas. Ne pas embrasser son cousin, c’est d’un autre âge,
enfin ! D’où sort-elle donc cette petite ? Que lui a-t-on mis dans le
crâne ? Je suis déçu, moi qui me faisais une joie de ces retrouvailles, je
ne sais plus quoi en penser... »
Pluche
lui jeta un regard agacé. De toute évidence, elle aurait préféré que Baron la
laissât tranquille mais rien ne pouvait le résoudre à rester seul dans un tel
moment de déception.
« Venez donc, Pluche, rentrons,
je dois vous parler de finances. »
Ils
se levèrent en silence et marchèrent à une distance respectable l’un de l’autre
jusqu’à la maison. Baron était plongé dans ses pensées et il sursauta lorsqu’il
entendit des éclats de voix en provenance du salon. Pluche s’était figée et
écoutait, aussi l’imita-t-il. Il reconnut la voix de Perdican et redoubla d'attention.
« Tu
aurais quand même pu m’embrasser, cela ne te coûtait rien ! »
tempêtait-il.
« Cela
ne t’aurait rien apporté, je ne suis pas ici pour me perdre dans des effusions
de joie. Je pars demain.»
Perdican
poussa un long soupir. Il aurait tout fait pour qu’elle lui sourît mais elle
restait froide comme une statue de marbre. Elle avait refusé toutes les
promenades qu’il lui avait proposées, les dîners dans les restaurants les plus
luxueux de la région, les visites de musées... il était désespéré. Comment
avait-elle pu changer à ce point ?
Il
sortit du salon, désemparé, et lança un regard noir à Pluche et à Baron qui se
trouvaient là. En montant dans sa chambre, Perdican réfléchissait. Il ouvrit la
porte et tomba nez à nez avec tout ce qu’il avait laissé à son dernier passage,
pendant les vacances de Noël. Il s’assit à son bureau et alluma son ordinateur
pour consulter ses mails, puis se ravisa. Il avait beaucoup trop de soucis en
tête pour s’embêter avec le stress du boulot. Depuis six mois, il travaillait
d’arrache-pied et avait besoin d’une pause. Il se releva et décida de prendre
encore un peu l’air, cet air de campagne qui lui avait tant manqué à Paris. Perdican
redescendit quatre à quatre les marches et partit sur le chemin du village ou
il avait appris à faire du vélo. Le paysage de vignes s’étendait à perte de vue
et il se perdit dans un océan de souvenirs d’enfance ranimés par l’odeur des figuiers de Maître
Boubou. Maître Boubou était le fermier qui lui avait appris à ne pas tomber à
bicyclette. Perdican n’avait jamais été très doué mais il avait laborieusement
parcouru pendant des années le même chemin, les mêmes côtes sans fin où il
s’efforçait de ne pas mettre pied à terre de peur de recevoir des coups de
bâton.
Perdican
continua ainsi sa promenade et accéléra le pas lorsqu’il entendit de la musique
un peu plus loin. Il connaissait chaque personne à cinquante kilomètres à la
ronde, aussi ne doutait-il pas que ce fut une connaissance. Assise derrière un
arbre, Rosette avait posé son portable dans l’herbe et un morceau de hard rock
emplissait l’air autour d’elle. Elle sursauta lorsqu’elle s’aperçut de sa
présence et éteignit la musique d’un geste vif. Elle se leva et lui adressa un
sourire radieux. Perdican songea qu’elle aussi avait bien changé. Il avait
d’abord failli ne pas la reconnaître. Ses yeux écrasés de maquillage noir
contrastaient avec la blancheur de sa peau et une série de piercings ornaient
sa lèvre inférieure.
« Perdican ! »
s’écria-t-elle « ça fait longtemps, tu as grandi ! »
Ils
parlèrent de choses et d’autres pendant une vingtaine de minutes, puis
repartirent chacun de leur côté en se promettant d’aller boire un café ensemble
un de ces jours.
...
Allongée
seule sur son lit, Camille pensait à Perdican et à leur mariage qui n’aurait
pas lieu. De toute manière, rien ne la ferait changer d’avis, rien. Elle était
cependant bien triste de partir ainsi et regrettait de ne pas avoir pu parler à
Perdican de ses projets. Elle voulait qu’il la comprenne, qu’il sache pourquoi
elle le rejetait ainsi, qu'il ne pense pas qu’elle avait cessé de l’aimer comme
un frère. Camille enfila un gilet car le soir arrivait et l’air devenait plus
frais, puis elle prit son téléphone et envoya un message à Perdican.
« Rendez-vous à minuit à la petite fontaine. Camille. » Il allait
trouver cela étrange. Tant mieux, ainsi il viendrait, ne serait-ce que par
curiosité. Elle posa le téléphone et alla prendre un bain avant de dîner. En se
glissant dans l’eau chaude, elle songeait à la mine déconfite qu’affichait
Perdican lorsqu’il la voyait. Elle ne se sentait pas à sa place dans cette
maison et avait hâte de retourner au couvent. La vie là-bas lui paraissait
avoir un sens bien défini et cela la rassurait. On n’était pas déçue lorsqu’on
vivait au couvent car on savait que rien n’arriverait, pas de grand amour, pas
de bonheur inattendu, rien. On savait que l’amour et le bonheur sur terre
n’étaient qu’illusions et que le seul amour possible était celui de Dieu, de
même que le seul bonheur que l’on pouvait espérer aurait lieu après la mort. On
était là pour prier et on priait. On donnait toute son âme et tout son cœur à
Dieu car il n’y avait personne d’autre qui en fût digne. On faisait ce à quoi on était destinée et on
en était heureuse, isolée et protégée des absurdités de ce monde.
Camille
se sécha, s’habilla et descendit dîner. On l’avait placée entre Pluche et son
oncle, face à Perdican. Elle s’assit et mangea sans rien dire, à peine
attentive à ce qui se disait autour d’elle. Elle entendit le curé Bridaine
parler de latin avec Perdican mais comme elle n’y comprenait rien cela l’ennuya
au plus haut point. Baron et Blazius parlaient de politique, ce qui ne
l’intéressait pas non plus. Plusieurs fois, son regard croisa celui de Perdican
et elle détourna les yeux pour cacher son trouble. Ce repas était interminable
et elle se demanda si, dans l’hypothèse où ils finiraient de manger après
minuit, le rendez vous fixé à Perdican tiendrait toujours. Ils sortirent à onze
heures et demie, au plus grand soulagement de Camille. Pluche remonta
immédiatement dans sa chambre tandis que Bridaine rentrait au village. Baron et
Blazius fumaient de gros cigares dans la cuisine en sirotant un digestif, la
discussion politique s’éternisait et le personnel alla se coucher.
Perdican
et Camille prirent silencieusement la direction de la fontaine. Camille laissa
son cousin marcher devant elle pour qu’il ne la voie pas se recoiffer
discrètement. Ils s’assirent sur un banc et se regardèrent, gênés. Camille
s’excusa de ne pas l’avoir embrassé le matin même et déposa une bise sur sa
joue. Puis, comme il gardait le silence, elle s’excusa de tout : d’avoir
été si brusque, de ne pas être comme les autres femmes de son époque, si
libérées et frivoles, d’être timide, pudique, et décevante. Surtout décevante.
Elle lui dit combien elle était triste de l’avoir déçu et lui demanda la
permission de lui poser une question.
« Je
t’écoute » dit-il après un moment d’hésitation. Il sentait que ces excuses
comptaient peu pour elle, comparées à la question qu’elle allait poser et qui
semblait tant lui tenir à cœur.
« Tu
l’as peut-être deviné, mon avenir est à l’Eglise. Je voulais te demander...
Trouves-tu que j’ai raison de me faire religieuse ? »
Perdican,
sous le choc, ne sut d’abord quoi répondre. Puis, comme une évidence, il
déclara que non, bien sûr que non, il était évident qu’elle avait tort et
que la vie, l’amour, le bonheur et même les plus tristes moments de l’existence
qu’elle gâchait valaient plus qu’une croyance.
Elle
lui parla alors de son amie Louise, rencontrée au couvent, des souffrances que
les hommes avaient infligées à cette pauvre fille, souffrances qu’elle,
Camille, refusait de subir. Perdican l’écouta jusqu’au bout et s’en alla sans
un mot lorsqu’elle eut fini. Camille ne savait plus quoi penser. Son cœur
battait plus fort que d’habitude et elle n’avait plus qu’une envie : que
Perdican revienne, qu’il la regarde, qu’il lui parle, qu’il lui dise n’importe
quoi pourvu qu’il soit près d’elle, il pouvait lui faire la morale jusqu’au
matin si cela lui chantait, mais par pitié qu’il revienne...
Elle
resta longtemps assise là dans l’espoir qu’il vienne la retrouver, puis dut se
rendre à l’évidence et remonta dans sa chambre. Il ne reviendrait pas. Dans son
for intérieur, depuis qu’elle avait envoyé ce message, elle avait espéré sans
se l’avouer qu’il la convainque, qu’il lui déclare son amour et elle aurait
peut-être accepté de rester, de faire de sa vie ce que n’importe qui en aurait
fait et d’oublier sa vocation religieuse. Elle laissa s’envoler ses beaux
espoirs en s’allongeant sur son lit et songea qu’elle avait décidément raison
de dédier sa vie à Dieu, car ce monde de souffrance n’était pas fait pour elle.
En lui apprenant ce qu’elle allait faire de sa vie, elle avait du rendre
Perdican fou de chagrin. Elle en était désolée et sortit aussitôt son
ordinateur pour se connecter à sa messagerie instantanée. Bien évidemment, aucun
de ses contacts n’était connecté et elle se vit contrainte d’envoyer un texto à
Louise pour pouvoir lui raconter sa désolation envers ce pauvre Perdican. Accablée
de fatigue, ses doigts se trompaient de touche une fois sur deux et elle tapa
son message à l’aveuglette car ses yeux se fermaient malgré elle. La journée
avait été longue et riche en émotions. En appuyant sur le bouton d’envoi, elle
eut un étrange pressentiment, puis s’endormit.
...
Perdican
se réveilla vers onze heures du matin et les souvenirs mirent quelques instants
à lui revenir. Il avait très mal dormi, d’un sommeil entrecoupé de cauchemars
et ne désirait plus rien d’autre qu’une grosse tartine de Nutella. Il se leva, se
passa de l’eau fraîche sur le visage et s’habilla. Appuyant sur la touche
centrale de son Smartphone pour regarder ses messages, il en trouva un de
Camille. Perdican soupira. Allait-elle encore lui parler de religion, d’offrir
sa vie à Dieu et d’autres bêtises ? Le message mit du temps à
s’ouvrir : il était très long. Il commençait par « Ma chère
Louise ». Perdican sourit en songeant qu’il allait savoir ce que ces
religieuses se disaient entre elles. Il lut la suite du texte sans faire de
pause et leva au ciel des yeux désemparés lorsqu’il eut terminé.
Vraiment ? Avait-il l’air si affligé du départ de Camille ? Eh bien,
il lui montrerait que non, il ne se laisserait pas déshonorer ainsi par sa
propre cousine. Il prit l’air le plus décontracté possible et descendit au
salon en sifflotant. Camille n’était pas encore levée, ou était sortie
-toujours est-il qu’elle n’était pas là. Il mangea calmement son petit déjeuner
et prit sa voiture pour faire un tour au village. Perdican roula toutes
fenêtres ouvertes à pleine vitesse sur la petite route de campagne et s’arrêta
devant la maison de Rosette. Il n’eut pas besoin de klaxonner, elle était déjà
dehors et courut vers lui. Avec son éternelle joie, elle accepta la
promenade qu’il lui proposait et grimpa sur le siège passager. Perdican la
conduisit jusqu’à la maison, gara la Mercedes dans la petite cour et en fit le
tour pour ouvrir la portière à Rosette. Elle hésita, puis laissa son sac à main
sur le siège, prit la main que Perdican lui tendait et le suivit jusque devant
la petite fontaine. Perdican savait que cette fontaine était juste sous la
fenêtre de Camille et il redoubla de compliments pour Rosette, ses yeux, ses
piercings qui lui allaient si bien, et ce tatouage sur son épaule, ses cheveux
si soyeux, cette teinture noire sur ses cheveux qui la rendait si jolie... Il
l’embrassait et elle se laissait faire, il lui disait qu’il l’aimait et elle
souriait, il lui promit de l’aimer toujours et lui annonça qu'il l’emmenait à
Venise la semaine suivante si elle voulait bien le suivre. Rosette était
gentille : si Camille ne revenait pas sur sa décision il serait ravi de la
rendre heureuse.
« Et
si tu restes aussi douce et souriante, Rosette, on se mariera »
ajouta-t-il avec fougue.
Rosette
éclata de rire et se jeta à son cou.
« Oh,
Perdican » murmura-t-elle « On ne m’a jamais rien dit de si
adorable ! »
Au
dessus d’eux, cachée derrière les volets fermés de sa chambre, Camille écoutait
et trouvait ridicule le petit jeu de son cousin. Elle avait pitié de Rosette qui
lui était une amie très chère et elle décida d’essayer de faire de son mieux
pour arranger les choses.
Le
soleil se couchait derrière les collines et teintait le ciel d’une pâle couleur
rosâtre lorsque Camille se faufila dehors, tenant dans sa main une lampe torche
encore éteinte. Elle se dirigea vers la petite cour où elle enfourcha son vélo
et partit sur le chemin du village. Un quart d’heure plus tard, elle arriva à
côté du bar tabac où elle reconnut Maître Boubou qui jouait au poker avec
Bridaine. Elle contourna l’Eglise pour ne pas être vue et frappa chez Rosette. Camille
doutait que ce fût une bonne idée mais elle était sûre et certaine que Perdican
mentait à cette pauvre fille qui souffrirait lorsqu’elle découvrirait la
terrible vérité. La porte s’ouvrit sur une jeune fille que Camille reconnut
comme étant Rosette et qui lui adressa un sourire radieux. Ce sourire, c’était
bien Rosette. Elle l’avait eu sous les yeux durant toutes les vacances
scolaires de son enfance et ces fossettes qui se creusaient sous l’effet du
bonheur étaient un des seuls souvenirs qui tenaient à cœur à Camille. Rosette
n’était pas très belle, mais elle savait inonder son entourage de sa propre
joie de vivre, ce qui en faisait une fille extraordinaire. Camille lui rendit
son sourire puis reprit un air grave car ce qu’elle venait annoncer n’avait
rien de joyeux.
« Bonjour
Rosette, comment vas-tu ? » demanda-t-elle avec politesse.
Comme
Rosette était sur le point de répondre que tout allait à merveille, Camille la
coupa d’un geste de la main, déclara qu’elle avait quelque chose d’important à
lui dire et lui expliqua rapidement ses soupçons au sujet de Perdican. Au fil
de ses paroles, Camille voyait le visage de Rosette se décomposer et ce visage
était si expressif qu'elle en souffrait elle-même. Elles étaient restées sur le
seuil de la maison et en sortirent, marchant lentement au gré de leurs pensées,
pensées qui allaient au même homme et suscitaient dans leurs poitrines une
douleur terrible, bien qu’elle n’eût pas la même cause. Rosette torturait son
cœur de doute et de déception, de honte aussi car elle se trouvait idiote
d’être tombée dans le piège de cet homme simplement parce qu’elle le
connaissait bien et ne l’aurait jamais soupçonné d’une telle cruauté. Mais si
Camille mentait ? Si l’on pouvait croire Perdican cruel, on pouvait bien
croire Camille menteuse. Pourtant pourquoi aurait-elle menti ? Par
jalousie ? Non, bien sûr que non puisque Camille repartait bientôt au
couvent et avait refusé toutes les avances de son cousin. Alors pourquoi ?
Non, décidément, ce devait être vrai, bien qu’elle ne voulût pas y croire et
que le doute persista comme bloqué dans ses pensées par une force détestable.
Camille
ne voulait pas se croire amoureuse de Perdican. Et pourtant, elle n’avait
jamais ressentit une telle douleur, une telle jalousie et une telle tristesse.
« Qu’est
ce qui te fait penser cela ? » demanda Rosette que l’ombre d’un espoir
habitait encore.
« Si
tu veux, je peux te montrer »
Et
pour la deuxième fois, elle envoya un message à Perdican. Un deuxième
rendez-vous qui ne présageait rien de bon. Elle été certaine que son cousin
faisait tout pour la rendre jalouse : elle savait bien qu’il n’aimait pas
Rosette.
...
Comme
le lui avait indiqué Camille, Rosette se cacha derrière le rideau du bureau et
fit bien attention de ne pas bouger. Elle ferma les yeux et essaya de chasser
toutes ses pensées de sa tête. Le désespoir faisait couler les larmes qu’elle
avait retenues à grand peine devant Camille. Et il entra. Sa cousine se
précipita vers lui en lui disant qu’elle l’aimait, qu’elle ne partait plus.
Rosette suivait la scène comme dans un rêve, le monde se dérobait sous ses
pieds, des larmes noires inondaient son visage tandis qu’elle s’accrochait au
rideau pour ne pas tomber.
« Camille,
enfin, tu es redevenue ma Camille ! Viens, mon ange, viens vite dans mes
bras, que je t’embrasse aussi fort que je t’aime ! »
Rosette
s’accrochait si fort au rideau que la barre qui le soutenait céda, tomba sur sa
tête et la douleur qui s’ensuivit fit disparaître tout le reste.
...
A
l’arrière de l’ambulance, Perdican se laissait ronger par la culpabilité. La
pensée qu’il était désormais seul lui traversa l’esprit mais il s’efforça de la
chasser car c’était de sa faute et qu’il ne devait s’en prendre qu’à lui-même.
C’était quand même un peu de la faute de Camille, mais elle était partie et les
accusations n’avaient plus lieu d’être. Le véhicule quittait la maison et
Perdican regarda une dernière fois l’immense bâtisse devant laquelle Bridaine
et Blazius, que peu de choses semblaient déranger, se partageaient une bière au
soleil.
Léa.