Jude ou le loup


  La Peur a cessé de parler. Je ne la regarde plus, mais je sais qu’elle m’observe, inquiète peut-être.

Je vis la seconde et la tâte. Les salles et les couloirs sont derrière moi, le bunker qui m’étouffait, je l’ai trompé. Et du fin fond de la chaleur tropicale, par delà l’espoir vomitif et le cauchemar de la nausée, loin derrière l’amour abusif de ma ceinture de sécurité ; moi je fixe les marches ; transportée par le désir incertain de ne plus vouloir les monter.

 Elles se relaient et bercent mon chagrin, cet infâme hypocrite, de leur roulement clair et blanc.

 A côté il y a les arbres. Et leur foule, improbable, saisit un angle douloureusement frontalier de mon œil.

 Ça griffe, ça geint, ça craque. Par-dessus et par-dessous. Tout contre ma course.

  L’excroissance merveilleuse du parfum de la liberté sur ma langue ; et la tendre douleur du froid s’amusant à séduire mes jambes. Toute la folie du monde applaudit à mon passage.

Et  même la colère de la bourrasque, prétentieuse prétendante, ne peut se lester de ma chute.

 Elle s’enlise, s’émousse et s’épuise, et je vole, au côté de mes camarades, cadavres et loups.

Mais la Peur, siège conducteur, a repris ses esprits, après tout : gérer, elle sait faire. On se met à discuter, de tout et de rien.