"W ou le souvenir d'enfance" par Anaïs du groupe Arcady
Voici un article de présentation sur l'oeuvre W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec.
PEREC, W ou le souvenir d’enfance.
Présentation de l’œuvre

Georges Pérec naît le 7 mars 1936 à Paris, de parents juifs polonais. Alors que son père meurt au front en 1940, sa mère l’envoie à Villard-de-Lans pour le protéger. Il y passera le reste de son enfance avec une partie de sa famille paternelle. En 1942, sa mère est déportée à Auschwitz. Georges retourne à Paris en 1945 où il est adopté par la sœur de son père, Esther, et son mari David Bienenfeld. De 1946 à 1954, il étudie au lycée Claude Bernard et au lycée Henri IV. Après ses études de lettres et sociologie, Georges se marie avec Paulette Pétras et devient documentaliste au CNRS en 1962. Il publie ses premiers articles dans Partisans et sort son premier roman, Les choses, en 1965. Ce roman remportera d’ailleurs le prix Renaudot. En 1967, il entre à Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), un groupe fondé par le mathématicien François le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau, qui réunit des écrivains et des mathématiciens désireux d’inventer une littérature expérimentale faite de toutes sortes de contraintes. La Disparition (1969) et Les Revenentes (1972) de Pérec en sont un bon exemple car elles reposent toutes les deux sur une contrainte d’écriture : le lipogramme qui consiste à s’interdire d’écrire avec certaines lettres de l’alphabet. Cinq ans plus tard, Perec publie W ou le Souvenir d’enfance. Mais son roman le plus audacieux est sans doute La vie mode d’emploi qui reçoit le prix Médicis en 1978. L’œuvre résume toutes ses exploitations littéraires en une succession d’histoires. Les six dernières années de sa vie se passent en compagnie de la cinéaste Catherine Binet dont il produit le film « Les Jeux de la comtesse Dolingen de Gratz ». Il meurt le 3 mars 1982, d’un cancer des bronches à l’hôpital d’Ivry et repose aujourd’hui au cimetière du Père-Lachaise à Paris.
W ou le souvenir d’enfance paru en 1975 obtient un succès critique qui place Perec parmi les meilleurs de son temps. Le contexte historique au moment de la publication importe peu pour cette œuvre. C’est plutôt les évènements passés qui vont nous intéresser car ce sont eux qui ont conduit l’enfant Pérec à écrire W.
W ou le souvenir d’enfance est un récit en deux doubles parties aux chapitres alternés, l’une autobiographique, l’autre fictionnelle. La première partie fictionnelle des chapitres impairs I à XI présente le personnage de Gaspard Winckler : un homme qui a longtemps refoulé son passé et qui aujourd’hui s’est décidé à nous en parler. Déserteur vivant sous une identité d’emprunt, Gaspard, le narrateur, reçoit un jour une lettre d’un dénommé Otto Apfelstahl qui lui donne rendez-vous dans un hôtel. Il décide de s’y rendre malgré ses nombreuses craintes. Au rendez-vous, Otto lui apprend qu’il porte le nom d’un enfant de huit ans tragiquement disparu dans un naufrage. Après quelques explications sur le naufrage du « Sylvandre », il lui fait comprendre qu’il y aurait encore une chance que l’enfant soit vivant et laisse Gaspard sur la proposition d’aller retrouver le garçon. A la fin celui-ci songe à rejoindre la Terre de Feu pour poursuivre la recherche. Dans la deuxième partie fictionnelle (chapitres pairs XII à XXXVI), on (narrateur supposé être Gaspard) décrit un monde étrange, une île vouée au sport : L’île W. Un îlot où l’athlétisme règne en maître et où la victoire importe beaucoup. Mais cette île si idéale, se révèle petit à petit un endroit cruel, totalitaire et inégalitaire. Les Athlètes sont traités comme des esclaves et les femmes sont considérées comme inférieures aux hommes. La fin nous laisse dans une réalité cauchemardesque. Dans la première partie autobiographique des chapitres pairs II à X, Perec parle de son enfance, notamment de la deuxième guerre mondiale et de ses parents en nous faisant part de divers documents (photos, articles etc). Dans la deuxième partie autobiographique (chapitres impairs XIII à XXXVII), Perec continue à évoquer divers souvenirs d’enfance. On retrouve le jeune Perec à 6 ans dans sa famille d’accueil à Villard-de-Lans jusqu’à son retour à Paris qui marque la fin de la guerre. En faisant le lien entre fiction et réalité, on comprend alors que l’absence de souvenir de Perec est en partie due à un refoulement de son trop lourd passé et que le meilleur moyen qu’il a trouvé pour s’en échapper est un monde imaginaire appelé W. La guerre est remplacée en quelque sorte par le sport dans ce monde.
Pour la partie fictionnelle, le personnage principal et narrateur est Gaspard Winckler. On dispose de peu de renseignements sur lui. Mais on sait que tout comme Pérec, il est orphelin et a été adopté : « Mon père mourut des suites d’une blessure, alors que j’allais avoir six ans. », « L’un des deux voisins de mon père s’offrit à m’adopter » p 15. On peut dire aussi qu’il a des trous de mémoire qu’on retrouve soit par la forme d’ellipses ou soit par les points de suspension : « Il y a…ans » p 14 ou encore entre la première et la deuxième partie on a une ellipse temporelle (p 93). Gaspard Winckler se rapproche donc par tout ses points de son auteur, ce qui montre bien un lien entre la partie fictionnelle et la partie réelle. Perec avait commencé à écrire ce récit à l’âge de 13 ans : « A treize ans, j’inventai, racontai et dessinai une histoire » p 17, il se serait sans doute représenté dans ce Gaspard Winckler pour parler indirectement de lui.
Pour la partie autobiographique, le narrateur et personnage principal est Georges Perec. Le narrateur est le Georges Perec adulte des années 1970 et le personnage principal est le Georges Perec à 6 ans dans les années 1942-1943. Perec adulte a très peu de souvenirs d’enfance ; il commence même son récit par la phrase : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. » p 17. Mais cela n’est pas dû seulement parce qu’il était jeune mais aussi le fait qu’il s’est créé un blocage. Il a voulu oublier son passé trop dur pour lui : « Plus tard je l’oubliai » p 18. En réécrivant W, c’est que quelque part il cherche à se renouer avec ce passé perdu. Mais aussi la partie autobiographique présente de nombreuses facettes de Georges Perec qu’on retrouve dans sa présentation. Comme le fait par exemple qu’il aime le langage : « métaphore/métonymie » p 185. Il le montre par tout un tas de symboles et de figures de style. Sinon on sent que le narrateur est un homme blessé car on retrouve souvent le thème de douleur dans ses souvenirs d’enfance : « Je vois bien ce que pouvaient remplacer ces fractures éminemment réparables […], même si la métaphore, aujourd’hui, me semble inopérante pour décrire ce qui précisément avait été cassé » p 113. La douleur est aussi exprimée dans la forme originale du texte. Le livre coupé en parties, montre une cassure, un traumatisme. Une dernière facette de George Perec se trouve dans un de ses souvenirs, c’est celle de l’écrivain, du lecteur : « Je dévorais les livres que mon cousin Henri me donnait à lire. » p 193.
« Il y a sept ans, un soir à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s’appelait « W » et qu’elle était, d’une certaine façon, sinon l’histoire, du moins une histoire de mon enfance. », « Je réinventais W et l’écrivis. » p 18.
Perec veut ici comme je l’ai dis plus haut se renouer avec son passé, découvrir ce qu’il y cache. Comme beaucoup, il avait oublié les premières années de son existence et donc sa première intention est de se rappeler : « mais je sens encore physiquement cette poussée dans le dos » p 79 même si il y convient que cette entreprise sera dure à mener. Rousseau aussi dans les rêveries du promeneur solitaire, cherche à se rappeler de souvenirs, sensations passées (exemple : 5ème promenade). Sa deuxième intention est sûrement de se libérer de ce lourd passé refoulé (mort de ses parents, guerre…) et cela il ne peut le faire que par l’acceptation de ce passé. Rousseau, dans ses confessions tente de se libérer d’un poids. Notamment dans l’épisode de la fessée : Rousseau refoule sa sexualité comme Perec refoule son passé. En voulant se rappeler, il veut mieux se connaître, ce qu’on pourrait noter comme troisième intention. Perec cherche à exposer plusieurs facettes de lui. Enfin on peut dire que W ou le souvenir d’enfance a peut-être une signification plus universelle. En se référant à des documents, l’auteur utilise donc une base concrète, historique qui nous rassemble lui et nous, ses lecteurs : « Souvent j’allais chercher le journal sur la place […] » p 205. Il veut peut-être qu’on se rappelle ou qu’on n’oublie pas ce qu’il s’est passé à son époque. Il veut montrer par là aussi, ce qu'est son histoire par rapport à l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Dans le préambule des confessions, Rousseau veut lui aussi envoyer une sorte de message universel à tous les hommes par le hors-temps (jugement dernier).
Je dois d’abord dire qu’il m’a fallu lire deux fois W ou le souvenir d’enfance pour bien le comprendre. A ma première lecture, j’ai eu vraiment du mal à rentrer dedans, notamment dans la partie fictionnelle que je trouvais assez déconcertante : « Une île où le sport est roi » p 96. Mais aussi tout le suspens qui s’échappe du livre m’ennuyait un peu car je ne comprenais pas le fond du texte. Je n’ai en fait vraiment vu le lien entre la partie fictionnelle et réelle que vers la fin : « les vexations, les humiliations, les brimades imposées aux vaincus » p147. A ma deuxième lecture, j’ai pu bien comprendre le cheminement et voir qu’en fait la partie fictionnelle était elle aussi autobiographique. J’ai pu voir le lien entre les parties et en apprécier toutes les qualités. Ce livre est en fait très intéressant à étudier, déjà par sa forme originale (partie fictionnelle et autobiographique) mais aussi par son texte crypté : « en prolongeant les branches du X on obtient une croix gammée » p 110 ou encore « Courir, sauter, lancer les poids. Ramper. S’accroupir, se relever. » p217. Pour ma part, je dirais donc que c’est un livre assez complexe mais très beau et bouleversant notamment avec la fin qui nous laisse dans une vérité non dite et choquante (les camps de concentration).

Une très belle métaphore, représentant la brisure, m’a interpellée : « Désormais, les souvenirs existent, fugaces ou tenaces, futiles ou pesants, mais rien ne les rassemble. Ils sont comme cette écriture non liée, faite de lettres isolées incapables de se souder entre elles pour former un mot » p 97.
Perec montre qu’il n’a pas de base auquel se rattacher. Ce passage est assez lourd de sens : la rupture avec sa mère. Cela fait bien ressortir le côté émotif, tragique du texte et c’est pour cela que je l’ai choisi.
Anaïs
Commentaires
Article excellent, Anaïs. Très intéressant ce que tu dis sur le fait que tu aies dû relire le texte pour pouvoir en saisir pleinement l'enjeu. Il s'agit d'une oeuvre complexe et belle, que tu as bien comprise et bien expliquée. Les illustrations sont également bien choisies.
J'ai programmé la parution pour le jeudi 12, de manière à te laisser le temps de corriger les très rares fautes (en gras).
Bravo en tout cas pour ta participation.
J'ai corrigé les fautes, merci
j'ai beaucoup aimé ce que tu as écrit anaïs.
je ne sais pas d'ailleurs si j'ai le droit d'écrire
en tant que "mother". tant pis c'est fait!
ce texte (celui de Perec) est une blessure à jamais ouverte, as-tu lu "je me souviens".
beaucoup d'autres allusions
au nazisme je pense, au traumatismes des "enfants cachés".
bravo encore!catherine
Surtout sur un livre comme celui-ci...
Merci Catherine
Non je ne l'ai pas lu mais ça me tente bien ! Oui ces deux livres doivent avoir des buts communs.
Oui, ce livre ne peut que nous toucher. On est lié quelque part à son histoire car son histoire est elle même liée à l'Histoire (euuh je me comprends...)
Sinon te concernant, Myriam doit être la seule à avoir un problème contre ce message. Ahh les jeunes :p
ooh thanks, and yeah follow us :p