Ami lecteur, l'anthologie que tu t'apprêtes à lire regroupe des auteurs de différentes époques, de différentes moeurs et de différents contextes historiques. Ils ne se sont pour certains jamais connus, sinon par leurs oeuvres laissées à la postérité. Mais il réside cependant, et c'est la raison d’être de cette anthologie, un thème que chacun traita au cours de sa vie : celui du trépas.

La mort est en effet une réalité qui nous rattrape tous à un moment ou un autre, nous sommes tous concernés par elle, et même les plus grands des poètes y ont pensé. Elle est liée à chaque civilisation, des hommes de l’Antiquité au monde moderne dans lequel nous vivons. Elle est une inconnue à laquelle chacun voudrait se dérober. Certains la considèrent comme une fin pure et simple, sans retour et sans au-delà. D’autres la considèrent comme un rite de passage, où chaque homme doit surmonter sa peur et faire le jugement de sa vie pour accéder à un autre monde. 

Pourquoi avoir choisi ce thème ? Parce que la mort est, et bien que cela puisse paraître macabre et déplacé d’en parler, présente au quotidien dans notre vie : journaux, télévision, livres… Et qu’il est nécessaire d’en parler pour l’exorciser et pour mieux la comprendre, car elle est un thème philosophique important et crucial pour comprendre la société et les mœurs, qui sont bâti sur cette fin. La mort est un sujet lyrique : elle met en avant les sentiments du poète, que ce soit la terreur ou la nostalgie.

Quel visage donnent les poètes à la mort, comment la voient-ils à travers leurs poèmes ?

La mort est d’abord effrayante. Elle correspond à un moment de notre vie que nous devront affronter tout en sachant qu’il faudra perdre contre elle. Charles Baudelaire l’a bien compris, puisque dans son poème « l’horloge », il nous décrit la mort comme un mécanisme immuable et toujours gagnant, rappelant terriblement à chaque instant l’homme à la triste réalité de son existence. Ce poème, fataliste, nous montre à quelle point la mort nous obsède car elle est une éternelle patiente.

Le même auteur cependant nous montre que tout n’est pas finit après la mort. A travers « La mort des amants », Charles Baudelaire nous conte l’histoire de ce couple qui, s’unissant dans le plaisir et échangeant l’unique et dernier éclair chargé d’adieux, se retrouve finalement au paradis :

« Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes. »

Le poète croit donc à une vie après la mort, il donne l’espoir qu’un jour les êtres qui se sont aimés se retrouveront comme sur la Terre.

Il est un étrange paradoxe, ami lecteur, que tu constateras durant ta lecture : la réflexion sur la fin de la vie, amène le poète à penser que la vie n’est que décrépitude, et que vivre c’est mourir. C’est ce qu’éprouve Théophile Gauthier dans « La mort dans la vie », donc le titre évocateur reflète la pensée de ce poème : prenant le désert égyptien et ses pharaons pour contexte, il nous décrit la vue des ossements jonchant le sable, tels des Don Juan sans sépulture ni répit. Puis dans sa réflexion il parle des hommes comme des feuilles qui, au fil du temps, perdent leur jeunesse et inéluctablement joncheront le sol comme autant de flocons sur un sol d’Hiver.

Ami lecteur, tu vis comme moi dans un monde qui a rejeté la mort. Elle est un tabou qui paradoxalement nous apparaît comme banal puisqu’elle est commune à tous les êtres vivants. Cependant, elle est un évènement qui frappe au jugé, sans avertissement. C’est ce que nous dépeint Paul Eluard à travers « Notre vie ». La mort prend sa femme, soudainement, sans sommation. L’être si cher à ses yeux n’est plus, et le poète est déboussolé par cette mort qui rompt et le temps et le bonheur. Et cette mort, qui prend au hasard et sans prévenir est celle qui terrorise le plus : il se retrouve en face de la mort qui tôt ou tard le prendra lui aussi.

L’amour est donc sujet à la mort comme les hommes : c’est ce que Pierre de Ronsard nous démontre à travers « Sur la mort de Marie ». La mort qui, comme pour Paul Eluard, ravit un être cher, et met fin à l’amour. La puissance du sentiment amoureux est ternie par le trépas, et il ne reste plus au poète qu’à attendre la fin pour retrouver l’être aimé.

La mort peut aussi être un phénomène visible. Et c’est par l’éclipse qu’elle se matérialise selon Agrippa D’Aubigné. En effet, dans « Voici la mort du ciel » le cœur du monde et de l’univers, comme on le pensait à l’époque, est le soleil. Par sa lumière et sa chaleur, il donne la vie. Son inverse est alors représentée, car c’est à l’époque un élément naturel mal interprété, par l’éclipse.  L’éclipse qui fait perdre sa lumière au soleil. L’éclipse change la face du monde, et en l’absence du soleil, c’est le désordre, le chaos de la mort qui règne. La mort est donc ici représentée par un élément naturel qui, lorsqu’il s’empare du monde, désoriente toute la création.

La mort peut aussi inspirer les poètes dans leur style. Ainsi, dans « Comme un dernier rayon » André Chenier écrit ses vers comme si la mort pouvait le prendre d’un instant à l’autre : il se met dans la peau d’un condamné à mort qui voit les secondes inéluctablement passer et les visages l’abandonnant. Cet exercice poétique peut donner froid dans le dos, car il donne le récit fidèle de ce que peut ressentir un condamné, à l’instar de Victor Hugo dans « le dernier jour d’un condamné ».

Ami lecteur, il te faut savoir que si la mort est terrible et universelle, elle peut néanmoins être didactique. C’est ce qu’a compris La Fontaine qui dans sa fable « La Mort et le bûcheron » nous donne une leçon de morale fort intéressante : quelle que soit la peine d’un homme, la mort est la dernière solution aux problèmes. Et cela s’illustre dans la phrase qui fait aujourd’hui figure de proverbe :

«  Plutôt souffrir que mourir, 
C'est la devise des hommes. »

Ami lecteur, l’un des points centraux de cette anthologie se situe alors là : tu découvriras, et je puis t’assurer qu’elle te plaira, la réflexion d’un des plus grands auteurs littéraire toutes époques confondues. Je parle bien sûr de Victor Hugo. Le poète, dans « Veni, vidi, vici », reprenant ainsi la célèbre phrase de Jules César, nous donne le jugement de sa vie puisqu’elle est à son crépuscule. La mort est ici vue comme une délivrance : les soucis et ennuis de la vie quotidienne sur la Terre sont pour lui un supplice que la mort peut abréger. Elle permet, nous dit-il, de retrouver les êtres chers. Ainsi la mort est finit par être acceptée, et même espérée. Elle perd donc son masque de terreur pour prendre celui de la délivrance.

 Enfin ami lecteur, tu finiras sur un poème tranquille et paisible en apparence : « Le dormeur du Val », d’Arthur Rimbaud. Il y décrit la paix éprouvée par un jeune soldat dormant dans ce val. Seul le dernier paragraphe de ce sonnet nous surprend, comme une chute inattendue : il est mort. Cette mort ne revêt qu’un visage de paix, paix que le soldat, paradoxalement alors qu’il symbolise la guerre, ressent. La mort est donc signifiée autrement que dans tous les autres poèmes, et elle nous permet de nous poser cette question :

La mort peut-elle être belle ?...

La mort est donc un sujet passionnant qui a fait coucher sur le papier quelques un des plus grands poèmes français. La mort est, et restera un sujet tabou comme banal, paradoxalement. J’espère sincèrement qu’après cette lecture, ta perception de la mort changera. Car dans ce monde où tout est basé sur le moment du trépas, jeter un regard nouveau sur l’univers qui t’entoure c’est à la fois mieux le comprendre et mieux l’accepter.

Par Julien Leclerc.